« Les mondes perdus » – Des textes à découvrir


fleuveDu 18 novembre 2011 au 14 janvier 2012, la médiathèque de Bourges organisait un concours de nouvelles ouvert à tous. Le 31 mars, étaient dévoilés les lauréats qui ont accepté que leur texte soit publié ici. Merci à eux de nous permettre de les découvrir !

Voici le 1er prix dans la catégorie  des plus de 18 ans :

L’Explorateur de Mondes Lointains
Edouard LAROCHE-JOUBERT

Par un beau matin de mai, M. Voisin, après avoir entretenu son jardin avec enthousiasme, se prit à regarder par-dessus la haie : il entendait depuis quelques minutes le fils de M. Sérieux, qui s’agitait sur la pelouse avec force borborygmes, onomatopées, jurons, et autres bruitages ludiques.
Le Professeur se trouvait dans la jungle épaisse. Il avait été séparé du reste de l’expédition scientifique lorsque celle-ci avait été attaquée par un fauve féroce, un léopard sans doute. A moins que ce ne fût le redoutable Tigre des Jungles ! Le Professeur n’avait plus à sa disposition que son chapeau, son fouet, un fusil, et une machette… Il se frayait un passage à travers les épais fourrés et les fougères géantes, fuyant le sauvage félin. Il n’avait plus aucune idée de la direction vers laquelle il se dirigeait, et se prenait à regretter, avec nostalgie, le temps où il n’était qu’un modeste et paisible citoyen entretenant son jardin au milieu de la Grande Ville.
M. Voisin regardait M. Sérieux, fils, s’agiter de plus belle avec moult mouvements de bras et autres moulinets. Il tenait un bâton à la main et l’abattait, çà et là, dans le vide autour de lui.
Le Professeur avait déjà vécu des aventures. C’était un grand aventurier, un explorateur audacieux, un courageux héros. Il savait lire beaucoup de langues inconnues, écrites avec des alphabets tarabiscotés. Il savait dessiner des cartes. Il savait reconnaître des animaux et des plantes rares. Il savait nommer les étoiles dans le ciel. Il avait déjà parcouru des pays exotiques et fouillé des labyrinthes étranges. Il avait découvert, dans de vieux temples, des religions qui n’existaient plus, et à chaque retour d’expédition, il avait donné des conférences sur ces civilisations bizarres. Mais aujourd’hui, il était perdu dans cette jungle, sans espoir de secours, loin de la société !
Le fils Sérieux sautillait et galopait de plus belle dans son jardinet. Il écarquillait les yeux, se mettait la main en visière et faisait semblant de regarder au loin, puis il mettait ses mains en tube, pour faire comme une longue-vue devant ses yeux, et enfin il reprenait ses gambades sur la pelouse, tournant en rond dans tous les sens. M. Voisin riait sous cape en le regardant, attendri.
Soudain, le Professeur s’arrêta. Il sentait dans l’air une humidité plus forte ; cela voulait dire que… Plein d’espoir, il écarta encore un rideau de lianes de sa main droite, et soudain il poussa un cri de joie : le fleuve ! Il était parvenu à rejoindre le fleuve ! Mais il s’arrêta aussitôt de crier, mettant la main devant sa bouche. Il espérait qu’aucun fauve ne l’eût entendu, qu’aucun jaguar, à la recherche d’une proie, ne fût attiré par ses manifestations d’allégresse.
Le jeune garçon s’était arrêté de gambader. Il leva les mains vers le ciel et, soudain, poussa un cri d’exultation. Il criait « Le fleuve ! Le fleuve ! Je suis sauvé ! » Mais il n’y avait pourtant aucun fleuve dans le jardin qu’observait M. Sérieux.
Soudain, le Professeur entendit un curieux bruit de percussion cadencé… Des roulements de tambours se rapprochaient de manière régulière. Puis il vit une très longue embarcation de bois, étroite et courbe, avancer lourdement dans le méandre du fleuve. Un seul peuple utilisait ce genre d’embarcation, et c’était…
« La tribu des pirates du fleuve ! Mon Dieu ! » s’écria le garçon. « Les pirates du fleuve, les pirates du fleuve ! » répétait-il de sa voix haut perchée, en roulant des yeux avec effarement. Il n’y avait pourtant toujours aucun fleuve dans le jardin. M. Voisin rigolait franchement à présent, mais il essayait de se faire discret : il ne voulait pas déranger le petit garçon dans son expédition au bout du monde…
Le Professeur se préparait à passer dans l’autre monde. Il arma son fusil. Il ne se faisait guère d’illusions sur ses chances de survie : les pirates du fleuve, eux aussi, étaient armés et ils savaient manier les arcs autant que les armes à feu. Mais le Professeur refusait de passer sa vie réduit en esclavage sur les bords du fleuve. Mais soudain, de nouveaux cris se firent entendre. Des hommes jaunes en armure surgirent de la forêt et s’attaquèrent au bateau.
« Hourra ! Les Samouraïs ! Les Samouraïs sont là ! » criait de plus belle le petit garçon en sautillant de joie et en faisant de grands signes de la main, vers M. Voisin. Celui-ci, voyant le gamin tourné vers lui, lui renvoya d’autres signes de la main et s’écria en rigolant : « Nous arrivons ! »
Le petit garçon rigola avec lui un bon moment, puis soudain il montra du doigt un point derrière M. Voisin et s’écria : « Attention : les Ninjas vous attaquent par derrière ! » M. Voisin se retourna ! Il s’écria : « Ah, il faut que je me mette à l’abri ! » dit-il.
Le Professeur vit les Samouraïs se retourner pour combattre les perfides Ninjas qui avaient tenté de les prendre en traître. Le chef des Samouraïs lui fit de grands signes, et il comprit qu’il devait continuer jusqu’au Temple Maudit, trouver le parchemin du Grand Sorcier qui tyrannisait la région et le détruire avant que les Ninjas ne pussent le rejoindre.
« En avant ! En avant ! » cria le petit garçon, et il s’élança vers une balançoire qui, poussée par un courant d’air, tournoyait légèrement au fond du jardin. « Il faut trouver le Temple ! »
Le Professeur courut vers le Temple sis au milieu de la Jungle et commença à grimper les marches quatre à quatre, jusqu’au sommet. Malheureusement, celui-ci était terriblement haut et le Professeur, déjà essoufflé, dût s’arrêter pour faire une pause.
Plus haut, en haut de la pyramide du Temple, le Sorcier traçait des cercles et des pentagrammes, et toutes sortes d’autres formes, sur le sol. Une jeune femme, prisonnière, était déposée au milieu de toutes ces formes. Le sacrifice rituel permettrait au Sorcier de pouvoir commander aux feux du Soleil, et alors plus personne ne pourrait l’empêcher de régner sur la région.
La jeune femme s’écriait « Sauvez-moi ! Sauvez-moi ! Je vous en supplie ».
M. Voisin rigolait de plus en plus. Très content de lui, le petit garçon reprit ses galopades.
Le grand savant s’élança de plus belle : il devait sauver la fille du grand directeur de l’Ecole des Archéologues ! Ses appels au secours le galvanisaient. Il reprit son ascension, courant vers le Sorcier et sa victime. A bout de souffle, il parvint au sommet du Temple. Le Sorcier, un grand couteau de cérémonie à la main, avait le bras levé au-dessus de la jeune fille…
Le petit garçon jeta un coup d’œil à M. Voisin : il semblait enchanté du spectacle. Très heureux, le gamin reprit sa cavalcade.
… Le Professeur tira. Le Sorcier s’effondra, au dernier instant, sur sa victime. Le grand savant s’empressa de s’approcher pour délivrer la jeune femme et la rassurer : tout était fini. Elle était sauvée, in extremis. Le Professeur partit d’un grand rire. A côté du corps du Grand Sorcier se trouvait le parchemin qui expliquait le rituel. Il fallait le brûler afin que plus personne ne pût exécuter cette affreuse cérémonie. Mais le Professeur récupéra le couteau : c’était une arme très ancienne, qui remontait à l’antiquité-d’avant-l’antiquité. Presque la préhistoire, quoi. Et il décida de le garder pour le donner au musée des sciences anciennes de l’Ecole des Archéologues. La femme lui sourit, puis elle ferma les yeux pour se reposer de tous les dangers qu’elle avait vécus.
Le Professeur, du haut du Temple, vit les Samouraïs arriver : ils avaient vaincu les méchants Ninjas. Et maintenant, le Professeur leur faisait de grands signes de la main en criant : « Ohé ! Ohé ! Venez nous chercher ! »
… A cet instant, le père du garçon sortit en courant, le journal à la main, l’air vaguement contrarié. Il l’apostropha d’une voix agacée : « Dis-donc, toi ! Tu pourrais faire moins de bruit ! Arrête de crier tout de suite ! Tu déranges M. Voisin ! Arrête ces jeux bruyants tout de suite, et rentre à la maison ! »
Le petit garçon baissa la tête, soupira, et se dirigea vers son père, qui lui demanda s’il avait bien fini tous ses devoirs. M. Sérieux salua M. Voisin, s’excusa vivement, et M. Voisin hocha la tête avec politesse, bien qu’il fût désolé pour le petit garçon.
Il soupira en constatant que pour M. Sérieux, les aventures de son fils n’étaient guère plus que des jeux bruyants… Et il se prit à regretter d’être adulte et de ne plus pouvoir arpenter les jungles lui-même. Pour lui, ces mondes étaient perdus.
Mais, quand le petit garçon passa devant lui pour aller rejoindre son père, il lui fit un clin d’œil. Et le visage du petit garçon s’éclaira d’un sourire.

… Car l’aventure n’était pas finie ! En fait, elle ne faisait que commencer : maintenant, il faudrait sortir de la Jungle pour pouvoir retourner dans la Grande Ville en avion… Le Professeur allait encore connaître de nombreux voyages.

Photo publiée sur Flickr en licence Creative Commons par David Darricau

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