Rentrée littéraire 2014, chronique 5 : En face, de Pierre Demarty



Jean Nochez, citoyen ordinaire mène une existence sans bruit et sans remous avec femme et enfants. Rien de nouveau sous la grisaille, rien de bien remarquable dans ce parcours tracé à plat et sans virages serrés…  si ce n’était cette pancarte « à louer » apposée depuis peu sur l’immeuble d’en face dont la présence, anodine d’abord va rapidement chambouler cette vie terne.

Obsédé par cette vision, notre héros (dont l’étoffe serait celle d’un pardessus) fini par oser  l’incroyable, quitter le domicile familial pour occuper l’appartement d’en face.

Tel est le portrait que nous dresse le narrateur, un des piliers du bar, Aux Indociles heureux (plutôt avachis, les piliers), intrigué par ce nouveau locataire silencieux, dont il  n’a de cesse d’observer la curieuse existence et les discrètes apparitions parmi ses acolytes naufragés.

C’est avec lui que nous suivons les petits pas de Jean Nochez…  c’est à  travers son regard fasciné (solidaire ?) que Jean Nochez, commun des mortels, endosse le rôle d’un personnage énigmatique, hors norme, fruit des fantaisies de celui qui raconte.

Moins en dit Jean Nochez, plus le narrateur cherche à comprendre, tissant ainsi un récit volubile, maillé d’interrogations, de suppositions, de déductions…

Moins il en sait, plus il imagine, plus il annonce le coup de théâtre final, plus il nous fait languir par forces détails et divagations… plus on s’impatiente, plus on comprend … qu’on en saura pas beaucoup plus… !

Tel est le sort d’une vie qui se prépare à l’effacement, elle échappe à ceux qui la mènent ainsi qu’à ceux qui la regardent.

Belle composition de Pierre Demarty qui signe avec ce premier roman, une histoire à la fois grave et amusante, deux facettes perceptibles selon que l’on suit le narrateur ou Jean Nochez. Tout cela servi par une écriture jubilatoire réjouissante, à l’humour savoureusement décalé… de Jean Nochez à Jean Echenoz… il n’y a qu’un e.

Extrait :

… « Pour le reste Jean s’enterre : Jean sans peur, sans reproches, et sans retour, s’engouffre.

Et où va l’Jean, s’il vous plaît, lors qu’ainsi il se soustrait, sans même savoir à quoi exactement, s’efface, se rétracte disparait ? Au fond du Drakkar, voilà où. Et dans ces profondeurs on ne peut plus l’atteindre, plus personne ne sait rien, j’en suis comme vous réduit à quia, aux sornettes et aux devinettes, à la fantaisiste confiture  de conjectures.
Allez-y faire la biographie d’un escargot ! ».

Pierre Demarty, En face, Flammarion, 2014. 189 p.

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