« Révolution ». Une monumentale trilogie en BD avec la publication du 1er tome, « Liberté ».


Publié en janvier 2019, l’album Liberté, constitue la première partie d’une trilogie consacrée à la Révolution française. Une fresque historique ambitieuse et dense, qui a demandé aux dessinateurs et scénaristes Florent Grouazel et Younn Locard (auteurs d’Eloi), près de cinq ans d’un travail minutieux et très documenté, qui totalisera près de 1000 pages.

Pari tenu et réussi avec ce premier volume au titre et à l’illustration de couverture particulièrement édifiante.
Dès les premières planches, nous voici aspirés dans une houle déferlante de situations difficiles à saisir tant elles s’enchevêtrent dans un trouble menaçant. Misère, violence, peur et colère sont au programme de ce premier tome, qui couvre la période de fin avril à fin octobre 1789.

Au printemps de cette année-là, la France connaît une grave crise économique, la famine menace. Les privations, le sentiment d’injustice sociale poussent les Parisiens, la plupart artisans désarmés, dans la rue. La révolte vire à l’émeute avec l’affaire Réveillon, réprimée dans le sang par les gardes parisiennes.
Si l’autorité du roi est encore en vigueur dans l’opinion, les rumeurs et complots qui se répandent ajoutent à la confusion et précipitent les événements. Au fil des rassemblements et des incidents qui se multiplient, une colère sourde semble avoir trouvé le bon moment pour exploser et se répandre sans que rien ne semble pouvoir l’arrêter. Une colère à la fois sauvage, car trop longtemps contenue et avide de justice, porteuse d’espoir et d’effroi.

Dès lors, se dessinent les caractères d’une journée révolutionnaire : le peuple se réclame du Tiers-Etat et lance des slogans nouveaux tels que « Liberté » selon les mots de l’historienne Raymonde Monnier. L’Histoire s’écrit sous les assauts d’une communauté de femmes et d’hommes qui s’y engouffrent ou s’y glissent, s’en emparent, la composent, au péril de leur vie.


Un récit à flux tendu ou les repères sautent. Dans les sombres bas-fonds d’un Paris disparu, nous perdons la trace d’une gamine pouilleuse en fuite tandis que sur d’immenses places publiques minutieusement détaillées, les parisiens s’amassent au pied de bâtiments imposants ou dans des assemblées quasi improvisées. On y croise des personnages emblématiques tels Robespierre, La Fayette et Marat mais aussi d’autres acteurs de la Révolution qui font un passage plus discret dans l’Histoire, à la biographie lacunaire, que les auteurs ont pris le parti de revisiter en y ajoutant une part de fiction.
On perçoit les cris de la rue, la gouaille des poissardes des Halles. L’onde de choc des premières émeutes va faire trembler les strates de l’Ancien Régime, des aristocrates accrochés à leurs privilèges jusqu’à certains nobles qui préconisent la fin de ces attributions injustes.
Bien au-delà de la crise sociale, ces ingénieux va-et-vient entre les inquiétudes individuelles et une conscience collective en germe, soulignent le caractère universel de ce qui se joue. Cette histoire touche tout le monde.

Tout comme dans le roman d’Eric Vuillard, 14 juillet, ou dans le film de Pierre Schoeller, Un peuple et son roi, la Révolution est dévoilée hors du cadre institutionnel. Nous sommes dans la foule qui trépigne, parmi ces inconnus qui ont un nom, un métier, au milieu des femmes qui furent nombreuses à prendre part à la mise en marche de la Révolution française. Tout cela dans le vacarme, les débordements et autres contradictions de la condition humaine.

La prouesse narrative de l’album tient aussi à l’originalité de sa composition. Sur 320 pages, le dessin fait à quatre mains, alterne selon le changement de personnage ou d’environnement. La dissemblance du trait est à peine perceptible et participe aussi à cette sorte d’étourdissement et d’inquiétude ambiante. Les teintes feutrées et changeantes sont comme des voiles jetés sur les différentes scènes.

La ligne rapide, brouillonne, renforce l’expressivité des scènes et des personnages croqués à la hâte, comme si les dessinateurs eux-mêmes, projetés dans l’urgence des événements tels des journalistes sur le front, nous restituaient l’information. La langue maîtrisée et adaptée aux différentes intrigues, participe à cette impression de tournis et révèle aussi un travail de documentation conséquent.

Le point fort de cet album est donc l’époustouflant travail d’orfèvre des auteurs qui nous propulsent dans un récit à la fois éclaté et ramassé, qu’on a parfois du mal à suivre, à l’instar des personnages, ballottés comme eux par le flux chaotique des événements qui les dépassent, mais que l’on poursuit comme pris dans la tempête.

Aux côtés de ces personnages, on assiste à l’Histoire en train de se faire et non telle qu’elle nous est racontée dans les livres. Loin de tout clivage interprétatif, les auteurs nous font sentir comment la violence née de l’angoisse de la répression, des privations et du mépris, participe sous une forme plurielle, à la genèse de la Révolution proprement dite. Une manière subtile et réinventée de montrer le passage douloureux d’un monde qui meurt à un autre en devenir. De quoi entrevoir dans ce soulèvement populaire, un parallèle avec le mouvement des Gilets jaunes (même si postérieur à l’écriture de l’album).

A lire en fin d’ouvrage le passionnant complément de Pierre Serna, professeur d’histoire de la Révolution française à l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne. Grouazel et Locard « proposent une lecture redoutablement intelligente, parce que grouillante de pistes interprétatives, de refus d’un manichéisme quelconque. Ils ne sont pas historiens, mais ils reconstituent le réel. » P.S.

La publication du deuxième volume est prévue début 2021. En espérant que les revendications des auteurs (lauréats du Fauve d’Or d’Angoulême pour cet album), sur les conditions de travail des dessinateurs et scénaristes de BD, seront-elles aussi entendues.

A paraître II – Egalité ; III – Ou la mort, Actes Sud/L’An 2.

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