De l’autre côté du livre : Chapitre 4 : la construction des personnages 2


Après le canevas le mois dernier, voici peut-être la chronique la plus importante entre toutes : la construction des personnages. Sans eux, le roman n’existe pas. Et s’ils sont mal construits, s’ils ne vivent pas, si les lecteurs ne peuvent s’identifier à eux ou à une partie d’entre eux, ou éprouver des sentiments pour eux, la qualité même de l’œuvre s’en ressentira.

C’est un sujet tellement vaste qu’une seule chronique n’y suffirait sans doute pas. Certains y consacrent des chapitres complets (Elizabeth George, Mes secrets d’écrivain, très intéressant) et même parfois des livres entiers (je me fais d’ailleurs offrir Personnages et Point de vue de Orson Scott Card pour mon anniversaire début mai).

Et il est vrai que le lecteur, une fois le roman refermé, connaîtra parfois mieux la vie et le comportement des personnages qu’il aura accompagné – et spécialement les personnages principaux –, que celles de ses voisins de palier, de ses collègues de bureau, et parfois même de certains membres de sa famille.

Car la création du personnage ne se réduit pas à son apparence physique, à quelques détails sur son parcours. Ce serait trop simple. Non seulement il faut lui construire une vie, qui interagit complètement avec sa façon de se comporter, des gestes et des postures, une psychologie crédible – ses désirs, ses buts, ses réactions dans telles ou telles situations -, une façon de parler. Il faut imaginer ses blessures, ses joies, ses contradictions, le chemin qu’il ou elle tend à emprunter à la recherche du bonheur. Bref, tout ce qui fait de chacun de nous et qui fera aussi d’eux des êtres complexes, attachants ou repoussants. En donnant autant que possible l’impression au lecteur qu’ils pourraient tout à fait surgir du livre pour les croiser un jour dans la rue, ou leur rappeler telle ou telle personne qu’ils connaissent.

Est-il vrai que l’écrivain s’inspire de son entourage personnel, professionnel, pour créer des personnages ? Sans doute oui. Pour ma part, je crois mettre une part de moi-même dans chacun de mes protagonistes, et une part plus ou moins importante des personnes que je côtoie dans plusieurs de mes personnages. Personne ne peut se reconnaître, mais tous peuvent, à un moment ou à un autre, s’identifier à tel ou tel personnage, par exemple dans sa façon de faire face à une situation donnée, dans ses expressions…

Au-delà du passé et du temps présent, l’évolution du personnage au cours du roman, ses relations avec les autres personnages, les intrigues secondaires qu’ils pourraient générer, se tissent aussi à ce moment-là et vont nourrir le canevas que j’évoquais précédemment… Pour les personnages principaux, ce sont donc plusieurs jours de recherche, de construction, qui aboutissent à plusieurs pages, et que l’écriture du roman viendra parfois amender, corriger, compléter, en fonction des besoins. Comme le canevas, chaque personnage est une matière vivante continuellement altérée. De mon premier roman, c’est probablement une de mes plus grandes réussites, et c’est pourtant ce dont je me sentais le moins capable.

Aujourd’hui, je m’aperçois aussi de plus en plus que j’ai tendance à ne brosser que les principaux traits de mes principaux acteurs. C’est au gré de leurs apparitions qu’ils vont véritablement s’affiner et se préciser. Mais c’est sans doute parce que je fractionne beaucoup trop mes temps d’écriture, ou que mon projet s’étale sur un temps trop long. Du coup, à la fin de mon premier jet, j’aurais à actualiser mes fiches de personnages, et à m’assurer de la cohérence tout au long du roman (un travail à faire quoiqu’il arrive).

Bien sûr, le nom du personnage est important, en ce qu’il peut être un élément de son histoire – le prénom, par exemple -, de ses origines – géographiques ou sociales – donc de sa culture, parfois de son éducation, ou reflète le caractère ou le rôle que l’écrivain veut lui donner. J’y apporte un soin important, comme je pense tous les auteurs de roman. Je change d’ailleurs parfois de nom ou de prénom en cours d’écriture, parce que j’en ai trouvé un meilleur.

Et puis il y a les personnages secondaires. Ceux qui, par exemple, n’apparaissent que dans une seule scène. Dont j’ai besoin dans un moment particulier, pour une raison particulière, pour faire progresser l’intrigue dans un sens ou dans un autre. Pour eux, moins de détails, moins d’histoire, moins de psychologie. Je les crée parfois à la volée pendant ma séance, et c’est une véritable jubilation.

Ils sont comme ces rencontres que nous faisons parfois au marché, au travail, en vacances : des gens qui surgissent sans prévenir, et que nous découvrons avec étonnement, avec surprise, avec intérêt. Leur vie, leurs origines, leurs activités n’ont rien de commun avec les nôtres, leur caractère peut être à l’opposé du nôtre, et pourtant cette part d’inattendu, de mystère qui nous fascine, nous intrigue et leur permet d’occuper longtemps, dans notre mémoire et dans notre cœur, une place toute particulière.

Alors oui, j’ai la même affection pour certains personnages secondaires – à cause des conditions même de leur création -, que pour des personnages principaux que je retrouve et que je vois évoluer au fil des chapitres, avec d’autant plus de plaisir que j’ai de temps en temps l’impression qu’ils tiennent le stylo à ma place.

Voici pour cette longue chronique, et je pourrais encore vous en écrire des pages et des pages… A très bientôt donc, pour évoquer les lieux (fin mai ?). A ce propos, pourriez-vous me confirmer que mes textes répondent à vos attentes ? Que les sujets que j’aborde suscitent toujours autant votre intérêt ? Et s’il y a des points que vous voudriez que je traite ou sur lesquels je revienne ?

Merci à tous et à toutes pour votre lecture. Je retourne vers mon manuscrit, où le cap des cent pages sera franchi avant la fin avril.


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2 commentaires sur “De l’autre côté du livre : Chapitre 4 : la construction des personnages

  • maryse-richardiere

    Fort intéressant de découvrir le « montage » d’un livre et dans ce chapitre 4, la construction de ces personnages qui vont être au coeur de l’histoire, les dessous du livre, la « machinerie » et c’est vrai que je ne soupçonnais pas que çà se passait ainsi la création des personnages.
    Explications très instructives depuis le début. Ces textes sont un petit roman à eux seuls.
    Merci à SELAC de nous faire partager son travail d’écrivain.

  • Selac

    Merci à vous pour votre intérêt 🙂

    Cela étant, il ne s’agit que de ma façon de travailler, en fonction de mes contraintes actuelles, qui sont plutôt fortes. Si un jour je pouvais me permettre de ne me consacrer qu’à l’écriture, il est probable qu’elle évoluerait fortement.

    Dans la même veine que le récit que j’ai entrepris, vous trouverez par exemple sur Internet :
    – sur Interlignes TV (http://interlignes.curiosphere.tv/) des interviews de quelques écrivains, à chaque fois en 4 séquences, dont une est toujours consacrée à leur façon de travailler ;
    – l’interview en 2 parties (http://www.youtube.com/watch?v=6EYsytJdNEU et http://www.youtube.com/watch?v=-3uLHnyWTIU) de Guillaume Musso par les lectrices de Femme Actuelle le 14 avril dernier, à l’occasion de la sortie de La fille de papier. Il explique notamment qu’il travaille beaucoup ses personnages (jusqu’à déterminer leur livre préféré, plat préféré,…) et qu’il n’utilise souvent que 5% des détails qu’il a rassemblé.