Ile rouge 1


Eté. Rangement estival. Je parcours les travées de livres à la bibliothèque. Je suis parvenu aux confins de la Dewey. Là-bas de l’autre côté du monde. La côte Sud-Est du vieux Continent Noir… La cote 969.

madagascar

Et j’aperçois ce livre. Mince échine écarlate parmi tout ces dos uniformément passe-partout, incolores. Il y est écrit :

« Madagascar 1947« .

Il me revient alors en mémoire un article lu dans un magazine, je crois, il y a de cela une quinzaine d’années. Ce que j’y apprenais était incroyable. Trop pour être vrai. Je me précipitai alors sur des encyclopédies, livres de géographie, d’histoire malgache (pas nombreux), d’histoire de France (Madagascar était colonie française) … De l’intérêt des bibliothèques (et à cette lointaine époque pas d’internet). Rien, je ne trouvais rien qui fasse allusion à ce terrible événement.

Je me suis renseigné.

C’est invraisemblable le nombre de gens que l’on côtoie qui ont vécu ou travaillé à Madagascar. L’un poliment me dit qu’il n’est pas au courant, « que ça se saurait ». Un autre s’emporte, crie au mensonge et à l’ignominie. « Tout ça c’est des *€$£*… D’ailleurs c’était bien mieux avant, de notre temps. Faut voir comme c’est devenu… ». Soit !

Je me suis résigné.

Et puis soudain ce livre,  avec incrusté en lettres blanches sur le dos rouge :

Madagascar 1947 par Raharimanana.

1947. Deux ans que la France est libérée de l’occupant allemand, grâce aux forces alliées et aux bataillons français, composés en partie de troupes coloniales. Deux ans que les Malgaches se disent qu’eux aussi voudraient bien se libérer de leur occupant français. Ils font des requêtes auprès des autorités dites compétentes. Elles restent lettre morte. L’insurrection gronde.

A Madagascar, le 29 mars 1947, une grande manifestation pacifique est décidée. Ce jour là on parle de liberté, il est question d’indépendance. La réponse : la répression.

Ici, slogans et banderoles, sagaies aussi. En face, balles et baïonnettes, « bon droit » aussi. Orage de plomb et d’acier sous les tropiques. Un massacre ! De peur d’être arrêtés les rescapés s‘enfuient dans la forêt où, pourchassés, ils mourront de faim et de maladies. Une hécatombe ! Combien de morts ? On ne sait ! Un recensement en 1949 parle de 11000 morts, un rapport de l’Etat Major des Armées Française stipule 89000 morts. D’autres chiffres parlent de 150000 morts ou même plus. La vérité est qu’à Madagascar, de 1947 à 1949, on a tué sans compter.

couv1947-NE-VDA_2.inddC’est cette Histoire que nous raconte Raharimanana dans Madagascar 1947. Livre bilingue accompagné de photos (terribles) extraites du Fonds Charles Ravoajanahary. (Ed. Vents d’ailleurs, 2008.- 7€).

Jean-Luc Raharimanana est né le 26 juin1967 à Antananarivo. Il arrive en France en 1989 pour suivre des cours à la Sorbonne. Ex- journaliste, ex-professeur de français,  il est aussi poète, romancier, essayiste et dramaturge (dont « 47 », sur la colonisation et « Les cauchemars du gecko » présenté en 2009 à Avignon). En 2002 il repart à Madagascar pour défendre son père qui y a été emprisonné et torturé.raharimanana5_03_05_08[1]

Lisons- le ou plutôt écoutons-le car c’est une langue qui claque. Une prose âpre et violente. Des mots sanglants et explosifs. Il y a dans ce livre le même souffle que dans le rageur mais lucide « Discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire, le même feu imprécateur que chez Ahmadou Kourouma.

Raharimanana écrit : « Ma mémoire demande des comptes à la « mère » patrie. Mère patrie ou l’art de maquiller l’invasion brutale et barbare en amour paternel maternel, l’art de requalifier l’agression manifeste en acte de « protectorat » indispensable à ces terres abandonnées, ou comment faire croire que ce qui arrive à l’indigène n’est que pour son bien d’enfant irresponsable. Les mots mêmes sont sommés de plier sens et connotations au profit de l’envahisseur. Me voici colonisé. Non, il faut dire civilisé ! Me voici massacré. Non ! Pacifié ! Soumis se prononce intégré. Assimilé se comprend membre de la grande communauté française ! »

Pas manichéiste, il renvoie dos à dos les gouvernants : « Comme ce jour du 21 juillet 2005… Jacques Chirac visite Madagascar et y va de sa repentance pour les massacres de 1947, reconnaît les «périodes sombres de l’histoire commune », « le caractère inacceptable des répressions », « le travail de mémoire » à poursuivre. Ses propos ambitionnant d’être historiques tombent en ruine dès le lendemain car lors d’une conférence de presse, le président Marc Ravalomanana réplique benoîtement qu’il ne s’y connaît pas beaucoup en histoire et qu’il préfère regarder vers l’avenir… […]

«  Quand l’obsession de ne pas se couper des mannes du gouvernement français et des bailleurs de fonds passe avant la vérité historique… »

L’indigène et le colon, l’oralité et l’écrit, la mémoire et l’oubli, l’oppression et la sédition, les excuses (psychanalytiques) et le pardon (politique), la servitude puis l’indépendance puis la dictature… et tant d’autres sujets abordés dans ce court texte… Pour connaître enfin et ensuite réfléchir.

Qui a dit que l’on se souvient mieux en fermant les yeux ? Mémoire n’est pas rancune. Ce rappel de l’Histoire est un appel à l’apaisement.

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Dans le même registre de l’écrivain engagé, Didier Daeninckx, explorateur, guetteur et révélateur des problèmes sociaux ou politiques français, vient de publier « Rue des Degrés » (Verdier, 2010), un recueil de nouvelles, dont un texte salutaire sur l’insurrection malgache de 1947.


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Commentaire sur “Ile rouge

  • Dominique Laganne

    Dans le même esprit, on peut aussi se pencher sur l’oeuvre de l’essayiste Franz Fanon, penseur très engagé qui est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste. Son livre le plus connu est « Les damnés de la terre », dont est extraite cette citation :
    Le colonialisme et l’impérialisme ne sont pas quittes avec nous quand ils ont retiré de nos territoires leurs drapeaux et leurs forces de police. Pendant des siècles les capitalistes se sont comportés dans le monde sous-développé comme de véritables criminels de guerre. Les déportations, les massacres, le travail forcé, l’esclavagisme ont été les principaux moyens utilisés par le capitalisme pour augmenter ses réserves d’or et de diamants, ses richesses et pour établir sa puissance. Il y a peu de temps, le nazisme a transformé la totalité de l’Europe en véritable colonie. Les gouvernements des différentes nations européennes ont exigé des réparations et demandé la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient été volées […]. Pareillement nous disons que les Etats impérialistes commettraient une grave erreur et une justice inqualifiable s’ils se contentaient de retirer de notre sol les cohortes militaires, les services administratifs et d’intendance dont c’était la fonction de découvrir des richesses, de les extraire et de les expédier vers les métropoles. La réparation morale de l’indépendance nationale ne nous aveugle pas, ne nous nourrit pas. La richesse des pays impérialistes est aussi notre richesse.[…] L’Europe est littéralement la création du tiers monde. »

    Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 99