Les créatures du marais ou le blues des fangeux 5


Les marais berruyers

Les marais berruyers

Feutre gris sur front buriné. Barbe hirsute de prophète fou. Chemise à carreaux enveloppant un corps famélique comme un budget de la culture… Lui n’est pas à genoux mais assis. Sur ses jambes osseuses repose une guitare en bois, électrifiée. La prise sur le pylône haute tension. Des paluches acrobates caressent et pincent les cordes d’acier. La voix vocodée, vocifère un vitriol english, hulule sa souffrance, glapit ou gronde… Pas net le mec ! Pas net non plus l’ampli préhissonique qui crache des notes glaireuses. Un pied actionne des cymbales surmontées d’un tambourin, l’autre bat l’infernale cadence du swamp rock. Il est chaussé de grolles en peaux de lézard. Ce n’est pas un hasard !

C’est la nuit de l’alligator !


alligator

Les nuits de l’alligator est un festival musical nomade, qui ce soir a fait une halte à la Coopérative de Mai de Clermont-Ferrand. En février-mars, dans différentes salles de France, lors de ces nuits reptiliennes on peut assister à d’étonnantes messes noires détonantes et moites. Assemblées de cintrés sonores, de freaks frétillants, d’hurluberlus hurlants, de dingos dissonants et autres allumés obscurs…

croco

Celui qui ouvre ce bal des amphibiens sous amphétamines se nomme HonkeyFinger, représentant de l’espèce Crocodilus cloacus, un bestiau domestiqué et élevé en Angleterre mais redevenu sauvage, un alligator des égouts de Londres. Son one man band à lap steel et samples fait maison (ou fait scène avec les pieds et les pédales d’effets adéquates, loop station pour être exact) dépote au fil de tracks détraqués un blues électrocuté à la saveur fangeuse des bayous. Une prestation trashy terrifiante… et phénoménale !

Ceux qui suivent nous entraînent dans d’autres lointaines et brûlantes contrées. Les inquiétantes eaux dormantes cèdent la place aux rives du Niger et aux sables volants des dunes sahariennes. L’alligator ici se nomme crocodile, mais c’est caïman pareil (hein Nino ?). LE Vieux arrive et il est en forme (pour un vieux). Vieux Farka Touré fils d’Ali, le très grand (et son vieux donc) n’est pas vieux c’est juste son prénom (pas Juste, Vieux). Quatre sbires l’accompagnent. Sourires solaires sur peaux vespérales, jour et nuit confondus en éclairs de chaleur, ils ouvrent le ciel et en répandent les étoiles. Guitares sinueuses, ondoyantes comme le simoun, basse lourde, granitique, percussions en cavalcades aériennes tonnantes et tonitruantes… et cette calebasse (sur)amplifiée, tellurique, qui cogne à l’estomac, agite le cœur dans sa cage (thoracique) plus sûrement que l’effet d’une rencontre avec Angelina (sans Brad). Et puis ce chant profond, lent, melliflu, comme un flux immémorial des temps passés et à venir, sans âge… La voix de son père. Le public est venu pour Vieux. Il jouera une partie de son racé deuxième album « Fondo (la route) » qui confirme que le blues devait tout à l’homme noir (les Mandingues) avant d’être réinventé aujourd’hui par l’homme bleu (les Tamasheqs).

Retour musical sur l’autre bord de l’Atlantique, sur ce monde que l’on dit neuf, avec un duo anglais qui investit un rockabilly typiquement ricain. Une batterie occupe la moitié de la scène, l’autre moitié (et beaucoup plus) est squattées par le chanteur. Et c’est tout. Le nervi vénère et le nerveux verbeux. Pantalon beige, bretelles noires, manches de chemise roulées jusqu’aux omoplates. Le chanteur jeunot dégingandé a tout de l’iguane. Posture bancale, gestes saccadés. Une allure de redneck endimanché ou de prêcheur encanaillé. Un personnage steinbeckien de la grande dépression croisé avec un antihéros des Coen Brothers façon « O brother… ». Un autre temps. Une autre voie. Une voix caressante qui fait sa chattemite ou rugissante comme un couguar une voix qui feule comme un matou en rut et qui parfois par choix aboie, chafouine. L’agité du local se nomme The Agitator et possède des cordes vocales en boyaux de chat ! Il apostrophe, aguiche, harangue avec la maîtrise du camelot ou du prédicateur, enfin de celui qui a quelque chose à vendre. Son compère, à la batterie et au cajon, martèle ses mots. Une rythmique au rasoir, nue, réduite à l’ossature. Le rock à l’état de squelette. Et ainsi décharné, débarrassé de ses oriPeaux on constate que les os sont noirs, noir profond, mat. Le rock redevient blues, redevient gospel, redevient juvénile.

Ebrouons nous à nouveau dans un marigot boueux avec le dernier groupe, une future pointure : Henry’s Funeral Shoe, des britanniques encore. Même configuration que précédemment la guitare en plus. Un duo batterie, guitare-voix, très tendance depuis les White Stripes et autre Blood Red Shoes. Un guitariste coiffé d’un chapeau melon (british, isn’t it ?), un batteur coiffé… d’un casque capillaire. Ils balancent un blues rock agressif, hérissé d’écailles à l’instar de la glotte du chanteur. Chant rugueux éructant sur des riffs lourds comme les pas d’un zombi. Un rock épais qui suinte le marécage et colle aux murs. Trip vaudou sur rythmique tribale. Le batteur gigote, visiblement épileptique, tambourine et bourrine, grimace, tire une langue caméléonesque au public, et assure le spectacle. Ca vrombit, pulsation sismique, groove dinosaurien à réveiller les antédiluviens volcans d’Auvergne, à incendier la mangrove. Une mise à sac de la Coopé par de bizarres crocos.

C’était à la Coopérative de Mai de Clermont-Ferrand.
C’était ce samedi 27 février.
Et c’était sa Nuit
La nuit de l’Alligator!
See you later…


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5 commentaires sur “Les créatures du marais ou le blues des fangeux

  • lilibib

    Tout ce reportage, Jean François, tu nous gâtes! Où vas-tu te perdre pour apporter musique et images à nos appétits. Super! A chaque fois tu nous épates!

  • Veronique Fourdrain

    Pour les amateurs du genre (et les autres aussi) , un autre festival très éclectique et qui puise ses origines dans le blues, 15 ans déjà qu’il fait vibrer toute une ville pendant une dizaine de jours , des artistes aguerris et des découvertes prometteuses
    http://www.zincblues.com/

  • marie-jeanne-chambrion

    Ce qui me réjouit le plus, ce n’est pas, je l’avoue, les qualités musicales des groupes (dont je n’en doute pas mais j’ai du mal à adhérer et même sans aller si loin à écouter sauf le « Vieuxjeune » Farka Toure) mais plutôt l’inspiration lyrico-humoristico-auvergnate que semblent t’avoir soufflé ces drôles d’animaux et que je savoure avec plaisir !