« Les mondes perdus » – Des textes à découvrir


patateDu 18 novembre 2011 au 14 janvier 2012, la médiathèque de Bourges organisait un concours de nouvelles ouvert à tous. Le 31 mars, étaient dévoilés les lauréats qui ont accepté que leur texte soit publié ici. Merci à eux de nous permettre de les découvrir !

Voici le 2ème prix dans la catégorie plus de 18 ans :

 

Histoires en provenance de la planète BADABOUM

Sylvie DEMOULIERE

 

 

Histoire de la petite pomme de terre en colère, ou de la p’tit’ patate en pétard.

Elle était très en colère cette petite pomme de terre, encore plus en colère que triste le savez-vous, ça ?

Voilà ce qui lui arriva, voici son histoire, avant qu’elle n’arrive sur la planète Badaboum de tous les espoirs…

Il y avait tant de rires de grands et de petits dans cette maison en douce folie. Elle se souvient la petite pomme de terre, comme si c’était hier, oui oui oui ! Elle n’était pas que poussière et vent, puis énergie-lumière, comme aujourd’hui. Mais non, mais non, elle était bien en chair, et bien entière. Elle entendait tout de la grande cocotte, tout lui arrivait en écho de la belle marmite en fonte de la mamie, dans la maison là, tout près de l’autre maison du voisin. Mais oui cette maison où il y a un si joli jardin. Sapristi, elle rigolait, elle rissolait avec ses autres copines du repas de fête de la mamie, mais oui oui oui, puisque je vous le dis ! Il y avait les dodues, les pointues, les tordues. Toutes ensemble quel tohu-bohu ! Il régnait une belle pagaille dans la cuisine de la maison du joli jardin, près de celui du voisin. C’était pour elles toutes, la fin d’un grand et beau parcours. Mais oui vous le savez-bien, non ? Saperlipopette ! Ah ah ah ah vous ne le savez pas vous là, bien sûr, petit pot de confiture pas fini, et toi la petite bouteille pas pareille, et toi non plus le petit parapluie poilu, et toi, et toi non plus ?…

Hé bien, approchez-vous mes amis de la planète Badaboum…

Donc la p’tit’ patate menait sa vie bien remplie de petite plante à tubercules de jardin. Elle dorait, se retournait pour dorer encore et de partout, chantait dans l’huile d’olive et le petit peu de beurre qui sentait bon, se roulait un peu plus loin pour crépiter dans les petits grains de sel de l’océan. Puis aussi elle se trémoussait pour aller un brin s’amuser, dans le thym parfumé du pépé (le mari de la mamie) et aussi rigoler et éternuer avec le léger, discret, mais piquant bien sûr poivre gris de cette île, bordée de sable blanc, ainsi que pour bavarder avec une petite branche de persil esseulée, et discuter un peu du destin avec quelques éclats d’ail du jardin du voisin. Elle y mettait du cœur, faisait la ribouldingue dans l’attente de son avenir de jolie pomme de terre de jardin. Elle s’y était préparée. Elle en avait bien parlé dans le potager, lorsqu’elle était encore toute jeunette, frêle pousse cachée dans le sol, tout au bout de la tige où se balançaient dans la lumière ses discrètes feuilles vertes. S’enivrant le jour, sous le soleil qui la chauffait dans la bonne terre du jardin et la faisait grandir, ou bien profitant de la pluie, ou se douchant sous la pomme de l‘arrosoir du pépé de la mamie, dans son pyjama gris-souris. Elle discutait la nuit aussi avant l’endormissement, sous la lune qui envoyait un bon rayonnement. Il en parlait le pépé du gros ballon jaune là-haut dans le ciel. Si c’est comme-ci, elles vont pousser plus vite mais auront des robes moins belles, si c’est comme ça, alors là elles seront extra. Elles étaient toutes excitées de l’entendre parler ainsi le pépé. Elles se hissaient les jolies petites dans leurs robes des champs, pour sortir de leur demeure de terre bien douce ma foi. Mais elles avaient tant le désir d’atteindre la lumière, et de voir ce vieux jardinier qui prenait soin de leur santé. Et puis ce désir d’être sorties de leur repaire, déposées dans le panier d’osier, portées dans les bras du jardinier, les exaltait. Elles étaient de plus en plus énervées. Le temps était venu d’aller vers cette contrée inconnue, loin de cette terre battue, vers leur avenir, vers leur devenir. Ah ces soupirs d’impatience la nuit, toutes les souris les entendaient ! Et les vers de terre s’en bouchaient les oreilles, et leur disaient à ces belles de Fontenay, Charlotte, et autres petiotes : nous, on préfère les pommes de l’air tralalère, elles sont moins bavardes que vous, elles se balancent et se taisent. Ah ! On se croirait dans une volière sous cette terre ! Elles n’en pouvaient plus d’attendre, c’était à celle qui se ferait remarquer par le gentil pépé, en pointant son nez hors de terre.

Et voilà, enfin le jour était arrivé de voyager dans le panier de pépé le jardinier. Il les avait délicatement extirpées de leurs nids douillets mais trop isolés du reste de la vie du dehors. Elles étaient un peu grisées, pas bien nettoyées encore, mais douces les petites patates, fortes, bien vivantes, prêtes pour découvrir le vaste monde et vivre leurs destinées.

Bon, mais voilà, c’est bien ce qui n’allait pas pour la p’tit’ patate en pétard. Et elle se remémorait toute son histoire assise sur le nuage de la planète Badaboum, entourée de ses amis.

Bah ! lui dit le petit pot de confiture pas fini. Da ! lui dit la bouteille pas pareille. Boum ! fit le petit parapluie poilu en tombant du nuage rose où ils s’étaient tous assis en rond, pour écouter l’histoire. Ah mais qu’est-ce qui ne t’a donc pas plu lui demanda son ami le parapluie ? Tu étais si impatiente de découvrir ce vaste monde, et de vivre ton destin. N’as-tu pas terminé dans un joli plat fin ? Et où est le problème ? Tu es là maintenant, petite boule d’énergie-lumière, comme nous. Prête pour une autre aventure, juste le temps dans ton costume de poussière de lumière, de comprendre bien ton affaire. Allez, raconte-nous ce qui a dû ne pas te plaire, ce qui t’a mise si en colère.

Hé bien, dit la petite pomme de terre, je me disais que j’allais peut-être poursuivre ma destinée, en robe mousseline, ou bien roulée en dauphine, ou bien en costume carré ou rond, ou en jardinière, ou bien en tenue râpée pour encore un peu jouer, ou bien… Oui, bon tu nous racontes la suite dit, s’il te plaît ? l’interrompit le rigolo parapluie poilu qui s’impatientait. Et puis ses deux autres amis devenaient très curieux et aussi soucieux d‘apprendre ce qui avait bien pu lui arriver sur la planète terre, à leur si gentille amie la pomme de terre.

Oui, dit la p’tit’ patate qui renifla un peu tristement, d’accord je continue. Et bien mamie est entrée dans la cuisine ensoleillée, nous a sorti de la cocotte chaude et fumante où nous nous faisions belles. Elle nous a regardées chacune attentivement, en nous faisant rouler dans une grande cuillère à long manche, l’une après l’autre, avant de nous déposer dans un plat à servir, joliment décoré. Tout son visage souriait, ses yeux surtout en nous voyant si belles, dorées et odorantes. Et nous, on grésillait encore d’avoir tant joué dans l’huile d’olive et le petit peu de beurre. Le bonheur était au rendez-vous dans la jolie cuisine de la mamie. Elle nous avait bien alignées en demi-lune, de part et d’autre sur les bords du grand plat joliment décoré, qui lui aussi, nous le devinions, était fier d’être sorti de son buffet, pour vivre sa vie de plat de fête de fin d’été.

Nous frôlions Messieurs les haricots verts, et ces rigolos de champignons, amassés au milieu du plat. Enfin, tout allait bien dans le meilleur des mondes quoi !

Mamie, le sourire aux lèvres, nous emporta en virevoltant gracieusement sur ses doux chaussons, dans la salle à manger, où tous les invités avaient commencé le déjeuner de fête. Elle nous déposa, bien au milieu de la grande table, sur la jolie nappe aux beaux dessins. Nous étions très émues, et aussi intimidées, car nous percevions que notre beau voyage terrestre de vie de pomme de terre, allait se terminer très bientôt. Nous savions cela parce que les quelques vieilles pommes de terre fripées de l’année dernière, restées cachées dans le fond du panier sous le papier journal, nous l’avaient raconté. Elles avaient eu si peur étant jeunes, qu’elles s’étaient dissimulées là, oubliées dans un coin de la cuisine, d’où elles avaient tout entendu du destin des jeunes pommes de terre de l’année passée. C’est pourquoi bien que curieuses et impatientes, nous attendions avec un peu de crainte la suite de notre aventure de vie.

Alors… ? Dit le petit pot de confiture pas fini qui avait lui aussi son histoire derrière lui. Alors ?! Continua la petite pomme de terre, un convive de la mamie sur son invitation, a attrapé notre plat. Nous n’avions plus le temps de réfléchir, nous étions dans l’action, tout allait vite. A l’aide de beaux couverts, il a fait glisser délicatement dans son assiette des amies de ma jeunesse en terre qui étaient près de moi, en portant le même regard de plaisir reconnaissant sur elles que notre mamie adorée un peu avant dans sa cuisine. Nous étions toutes heureuses, nous nous disions rapidement adieu, discrètement. L’invité passa notre plat à son amie placée à côté de lui, qui se servit de même, qui le passa à l’autre personne près d’elle à table. Ainsi de suite, un moment une pomme de terre roula sur la nappe entre deux assiettes. Nous, celles qui étaient encore dans le plat, nous penchions doucement pour la regarder, un peu inquiètes quant à sa destinée. Mais la petite fille présente au repas la prit prestement et la croqua. Ah ouf, quel destin sportif !

Puis vint mon tour… Une dame qui parlait fort et que je sentais agacée d’attendre son tour de se servir, là-bas, au bout de la grande table, agrippa le plat où nous attendions mes amies et moi jusque-là relativement sereines, dans l’attente de notre devenir. Sans ménagement, oui mes amis, elle nous piqua avec sa fourchette, sans prendre le temps de saisir la longue cuillère que lui tendait poliment un jeune homme assis près d’elle. Aïe, elle nous précipita dans son assiette tout en parlant et en riant. Puis elle nous poussa dans de la sauce restante, gâchant ainsi notre bon goût de jolies pommes de terre rissolées aux herbes et aux condiments du jardin du pépé. Il faut signaler ici, que nous ne portions plus notre robe, que mamie nous avait précautionneusement enlevée, avant de nous mettre à rôtir. Cela ne nous avait pas choquées, nous avions bien vu qu’il n’était pas question d’un déjeuner en compagnie d’un pot de fromage blanc ou de salade. Et que dans ce cas de figure, nous savions que nos habits de protection étaient enlevés avant la cuisson. Mais là c’en était trop ! Même mamie jetait un regard de colère retenue et de déception vers notre dévoreuse quelque peu agressive, que, je le percevais, elle aurait bien réduite en purée. Elle piquait ma chair sans protection, et me piquait encore, s’amusant sans ménagement avec moi. Aïe, aïe, ah ah ah que j’avais mal à mon corps d’être malmenée ainsi et toute écorchée, mais surtout à ma petite âme de pomme de terre, d’être si mal considérée. Moi qui avais mis de longues semaines, tranquillement, pour arriver à maturité, en pensant à mon avenir, et aux plaisirs des humains sous leurs palais, pour lesquels je me destinais.

Elle s’amusait en parlant à nous pousser à droite, à gauche de son assiette, avec son couteau et sa fourchette, sans nous manger ! Enfin, après un temps qui nous sembla rejoindre la longueur d’une saison, elle piqua une, puis deux de mes amies, puis encore deux autres et les avala tout de go. Et toi, demanda n’en pouvant plus d’attendre la chute du récit, son ami le parapluie ? Oh moi… La voix de la petite pomme de terre se voila, et elle faillit défaillir dans son nouvel habit de poussière de lumière, là-haut sur le nuage rose qui flânait au dessus de la planète Badaboum, en se rappelant le manque de respect et d’amour de cette invitée, qui aurait bien dû être évitée. ELLE NE ME MANGEA PAS ! Voilà ce qui arriva ! Mon destin se brisait là dans cette assiette lors d’un repas, soupira la p’tit’ patate plus trop en colère, mais plutôt amère. Après m’avoir toute salie et abîmée, la très vilaine dame me renvoya dans un coin de son assiette sans autre forme de procès et m’oublia. Quel ne fut pas mon désarroi ! Mais…

En ramenant les restes de repas dans la cuisine, mamie alors eut spontanément, comme ça, une idée fort sympa, de la suite de ce repas.

Tigrou-Scapin où es-tu ? Viens mon petit câlin, viens mon petit dodu te régaler des restes de ce bon repas, entendis-je dire la mamie, s’adressant au minou gentil qui passait flânant par-là. Avec le dos d’une cuillère, elle me fit rouler, moi et mes autres camarades restées sur la table en rade, dans l’écuelle du matou tout doux. Voilà la suite mes amis, dit la petite pomme de terre qui retrouvait tout à coup sa joie de naguère. Ah fit remarquer le p’tit pot de confiture pas fini, se roulant de plaisir sur le nuage rose, là, juste au-dessus de la planète Badaboum, nuage doux comme du velours, odorant comme une barbe à papa à la fraise un soir de fête foraine, ah tu as l’air d’avoir de nouveau « la frite » hein ?! Ah ah ah firent-ils tous ensemble, tordus de rire de son humour taquin. Tu as retrouvé « la patate » renchérit la jolie bouteille pas pareille, en rigolant de plus belle à s’en faire sauter le bouchon. Oh oui reprit la petite pomme de terre, s’éclatant de joie tout en dirigeant leur nuage vers Badaboum, et ainsi amorçant une descente enivrante vers cette planète de tous les espoirs. Allez continue, s’adressa la bien jolie bouteille pas pareille, à la p’tit’ patate requinquée. Alors mes amis, le félin aux yeux verts anis s’est approché de moi, il me renifla, me souffla dessus de son souffle chaud, moi qui n’avais plus ma pelure ça me réchauffait, ça me ravivait. Puis avec sa langue rose il s’est mis à me lécher. Alors là je ne vous dis que ça, ça me chatouillait !!! Il me faisait rouler de son museau, me respirait, parole de pomme de terre me suis-je dit alors, qu’on puisse encore me désirer ce serait extraordinaire et pour tout dire inespéré !

Et alors dirent tous ensemble ces trois amis, raconte, qu’est-ce qui t’est arrivé ?…

Ce qui m’est arrivé ? Le gros matou s’est mis à discuter avec moi rien qu’avec ses yeux et ses mimiques de chat qui s’apprête à se régaler, je me suis sentie revivre, j’étais toute ragaillardie, sous son regard enveloppant, prête pour me faire croquer. Il m’assura que je sentais bon la sauce de gibier, et comme je ne portais plus ma pelure que pour lui j’avais fière allure. Même un peu piquetée, il disait le chat de la mamie et du pépé que j’étais une pomme de terre racée, une pomme de terre de caractère. J’étais abasourdie, étourdie, emportée par ses paroles de chat gourmé. Quoi ? Une humaine n’avait pas su m’apprécier et c’est un animal à quatre pattes qui allait réaliser le rêve de ma vie, celui d’être dégustée, savourée, avant mon grand voyage vers l’éternité. Et sans attendre davantage, croc croc, goulûment le minou m’a avalée. Je me suis sentie glisser, glisser en petits morceaux éparpillés.

Puis tout est allé si vite mes amis, dans un souffle immense qui m’a enveloppée et par lequel je me sentais si bien protégée, mon petit être a été poussé, puis aspiré vers le haut. Mon voyage était merveilleux de douceur et de légèreté. Et me voilà là près de vous, à vous raconter mon histoire, que vous accueillez comme un cadeau. Puis la jolie patate de poussière de lumière se tut, heureuse d’avoir raconté son affaire, ce qui l’avait régénérée et rendue fière de son passé et préparée pour de nouvelles aventures dans son très prochain futur… Le silence s’installa, tous étaient là à rêver… Humm ! Fit enfin le ton mi grave mi amusé, l’original parapluie poilu, cela m’a fait du bien de l’écouter ton histoire, cela me rend plus serein face à mon destin. Tu as su mettre des mots sur tes maux qui ne sont pas les miens, mais qui me font du bien. Bon, dit-il tournant sur lui-même prêt à s’ouvrir pour se mettre à danser dans l’air. Demain, c’est moi, si vous le voulez bien qui vous raconterai ma vie de joli pépin. Oui oui oui répondirent en chœur ses amis de destins qui se croisent, le temps d’une rencontre, avant de nouvelles vies à travers d’autres belles histoires.

Attention ! Cria soudain la p’tit’ patate qui tenait bien les rênes de leur coussin d’eau rose, tenez-vous bien au repli du nuage, nous arrivons sur Badaboum ! Ils voyaient là, en bas, tous les autres qui se promenaient, virevoltaient, gambadaient, se préparaient pour leurs lendemains d’aventures. Toute cette activité dans une multitude de couleurs, des plus vives aux plus douces, de parfums, de son clairs et joyeux, dans une harmonie de vie à en faire pâlir de désir la palette d’un peintre. Le vent doux les caressait ! Et cette sérénité qui les enveloppait ! Ah pensaient-ils tous ensemble, en quoi et comment et où vais-je revivre passionnément un destin, bien vivant ?… Leurs petits êtres de lumière s’impatientaient, mais…

Bah ! Da ! Boum ou pas, ils verraient bien…

Photo publiée sur Flickr en licence Creative Commons par Esteban Cavrico

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