Odile Levigoureux, « ciaconna : il mondo che gira » 3


levigoureux« Le baroque est un réalisme passionnel : le désir emporté, déraisonnable, aveuglé, que l’existence terrestre accède aux droits du divin. » (Yves Bonnefoy, Rome 1630 : l’Horizon du premier baroque)

Une somptueuse exposition au Château d’Eau, à Bourges, présente, jusqu’au 20 décembre 2009, des oeuvres d’Odile Levigoureux qui font écho au « monde qui tourne » de l’époque baroque.

« Toute une époque, qui va approximativement de 1580 à 1670, de Montaigne au Bernin, se reconnaît à une série de thèmes qui lui sont propres : le changement, l’inconstance, le trompe-l’œil et la parure, le spectacle funèbre, la vie fugitive et le monde en instabilité ; on les voit s’incarner en deux symboles exemplaires qui semblent commander l’imagination de ce temps : Circé et le Paon, c’est-à-dire la métamorphose et l’ostentation, le mouvement et le décor. » (J. Rousset)

« La notion même de cycle qu’incarne toute œuvre fondée sur un ostinato prend alors une signification beaucoup plus vaste, qu’ont théorisée savants et philosophes. Le XVIIème siècle voit se généraliser l’image du système solaire. Après Copernic, Galilée affirme la rotation de la Terre autour du Soleil, et Kepler calcule la trajectoire des planètes autour du Soleil. Découverte essentielle, alors, celle de la circulation du sang par Harvey, bouleverse les idées établies et contribue à affirmer une vision nouvelle, cinétique et cyclique de l’univers », écrit Gilles Cantagrel dans sa notice pour « Dietrich Buxtehude, Ciaccona : il mondo che gira », Stylus Phantasticus, disque alpha 047 (2003)

En écho à ce monde en mouvement, à ce monde qui tourne de l’époque baroque dont la découverte ne fut pas sans engendrer une certaine inquiétude devant cet univers infini dont la terre n’est plus le centre, à « ce désir d’accéder aux droits du divin », cette exposition décline, à travers une conversation amoureuse avec la musique (Buxtehude, Scarlatti, Couperin….), les principaux thèmes du baroque : le mouvement, l’inconstance, la métamorphose, l’illusion, la vanité, le sommeil, le rêve, la mort… et nous entraîne dans le tourbillon d’une œuvre foisonnante, d’une originalité inclassable, placée sous le signe de la matière et de l’empreinte : livres objets, livres accordéons, livres rouleaux en spirales sans fin, papiers végétaux, bibliothèques-retables discrètement rehaussées d’or, aux multiples cases remplis de livres factices et de tableaux miniatures, de petites pierres, de coquillages, d’objets étranges, dignes d’un « cabinet de curiosités », composées de tiges de berce, bois usés, objets de récupération, thermes où flottent des damnés aux âmes mortes, cortèges de choreutes aux yeux clos, bas-reliefs aux innombrables feuilles d’argile doré d’où surgissent des visages d’anges, flammes d’or, comme des vagues de feu (le feu brûlant du désir) de retables mystiques escaladant le ciel, architectures d’argile et d’or, couronnées de coupoles, inspirées du Bernin, de Borromini et de Pierre de Cortone. « C’est l’architecture qui se trouve à l’origine de l’idée de baroque ; c’est elle qui en détient donc les secrets indubitables ; c’est à elle qu’il faut les demander d’abord. » (Rousset) : « la coupole, figure du baroque par excellence dont la base, vaste ruban continu, mobile et agité, converge ou tend vers un sommet comme intériorité close » (Gilles Deleuze)… Cette tension, entre extase et vertige, exaltation du mouvement et aspiration au repos (« in dulci jubilo »), est au cœur du baroque : élan de la terre amoureuse et inquiète qui n’aspire qu’à chanter vers le ciel habité par les anges.

Née à Paris en 1945, diplômée dans la section vitrail de l’École supérieure des Métiers à Paris en 1967, Odile Levigoureux se tourne, à partir de 1975, vers l’art textile. En 1985, sa passion pour la musique de Jean-Sébastien Bach, l’oriente vers l’orgue, qu’elle étudie au conservatoire de Beauvais. L’acquisition de l’atelier du peintre Yannis Tsarouchis suscite, en 1989, une nouvelle étape. En 2002, sortent de terre les premiers visages en forme de choeurs. En 2006, Odile Levigoureux élabore les « Livres-Totems », ainsi que de grands bas-reliefs dorés, oniriques et baroques, parsemés d’anges qui apparaissent au sein d’un labyrinthe végétal. En 2008-2009, les retables se transforment en ronde bosse pour créer de petits autels, architectures, dômes… qui couronnent les « chaconnes », inspirées par la musique de Dietrich Buxtehude. Enfin, la dernière œuvre, « Tenebrae », telle une longue marche, une longue litanie de nombreux personnages aux yeux clos, recueillis, tout de plâtre vêtus, viennent prendre place au cœur du Château d’Eau, à Bourges : « Il me semble, explique-t-elle, que ce lieu se prête parfaitement, par son plan centré et ses alvéoles à cette célébration du mouvement de la nature qui naît, meurt et renaît dans un cycle qui passe de la matière, végétaux, argile, bois, à l’esprit avec les anges et leur musique silencieuse, proche de la spiritualité et de l’inspiration de la musique baroque. »

http://www.ville-bourges.fr/culture-loisirs/actu-levigoureux-diaporama.php

Exposition Odile Levigoureux, Château d’Eau, place Séraucourt, 18000, Bourges
Renseignements : 02 48 57 80 13 – www.ville-bourges.fr – culture2@ville-bourges.fr


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3 commentaires sur “Odile Levigoureux, « ciaconna : il mondo che gira »

  • lilibib

    *Celà a l’air somptueux; je me permets donc d’ajouter simplement les heures d’ouverture au public, pour les non berruyers qui, comme moi, souhaitent s’y rendre. Merci pour cette présentation de l’artiste, d’une part, et de l’époque baroque si riche, d’autre part.

    Ouvert tous les jours sauf lundi de 15h à 19h.

  • Hélène Touzel-Paillard

    J’ai vu cette exposition et je vous invite vraiment à aller la voir. Elle est superbe ! L’artiste a su bien utiliser ce lieu magique mais difficile qu’est le Château d’eau avec ses niches, ses arches et sa déambulation concentrique. Tout cela concourt à mettre en valeur les oeuvres, aussi bien les sculptures que les livres.