Quand nos collègues bibliothécaires écrivent… 5


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Comme chaque année, concours de nouvelles lancé par la Gazette des Communes : l’un des textes sélectionnés a été écrit par une de nos collègues bibliothécaires à Fleury les Aubrais. Je vous laisse le découvrir. Et merci à Isabelle !

AU THÉÂTRE CE SOIR

Mademoiselle Garance rangeait les livres qui jonchaient le sol, après la visite d’une classe surexcitée, quand elle entendit des exclamations venant du rayon théâtre.

– Fichtre ! Diantre ! Qu’est-ce que ces balivernes ? On attente à ma mémoire !

Intriguée par ce vacarme, elle s’approcha. Que n’eut-elle pas la surprise de découvrir ? Un individu, habillé tel un gentilhomme du 17e siècle. Etrange ! Un intermittent du spectacle se serait-il perdu dans la Médiathèque, à cette heure fermée aux lecteurs ?

– Holà, à qui ai-je donc l’honneur, gente demoiselle ? demanda l’homme
– C’est plutôt à moi de vous poser la question : qui êtes-vous et que faites-vous ici ?
– Qui je suis ? C’est assez évident, non ? Hercule Savinien Cyrano de Bergerac, pour vous servir ! Voici plus de cent ans que je suis à l’étroit dans cette pièce de théâtre et je n’en puis plus : libérez-moi !

Garance était partagée entre la stupeur, l’incrédulité et aussi une certaine sympathie : l’inconnu avait fière allure … et on ne pouvait nier l’importance de son nez. Deux options s’offraient à notre bibliothécaire. Si c’était le vrai Cyrano, quelle chance de rencontrer un personnage historique. Si cet homme n’avait pas toute sa raison, mieux valait ne pas le contrarier. Alors, autant jouer son jeu.

– De quoi vous plaignez-vous ? Vous êtes passé à la postérité !
– Parlons-en ! Me connaît-on pour mes succès littéraires ? Que nenni. Pourtant j’ai excellé dans la tragédie comme dans la comédie.
– Mais Monsieur Cyrano, vous êtes une star internationale ! Tout le monde vous connaît comme l’archétype du héros romantique.
– Ah, ah… Permettez que je me gausse ! Moi qui fus un libre-penseur, un libertin, un rationaliste. Pour le héros romantique, il y a erreur sur la personne !

– Mais enfin, Monsieur Savinien, votre amour impossible pour Roxane a fait pleurer des générations entières de lecteurs et de spectateurs. Votre apparence était transcendée par vos sentiments…
– Laissez-moi rire. Ce ne sont que calembredaines et billevesées. Vous m’imaginez, moi, transi d’amour, pendant des années…Quant à vos remarques désobligeantes sur mon physique, je vous prierai de les garder pour vous. Et puis à la fin, que reproche-t-on à mon nez ?
– Dois-je vous rappeler votre célèbre tirade ?
– Combien de fois devrai-je vous le répéter : ce n’est pas ma tirade, ce n’est pas ma vie ! C’est ce que ce freluquet neurasthénique d’Edmond Rostand a imaginé !
– Ah non, Monsieur de Bergerac, n’insultez pas un de nos plus grands auteurs, étudié par tous les écoliers de France et de Navarre.
– Je n’insulte pas, je m’exprime !

Cyrano s’agitait, moulinait des bras et s’empourprait. Garance tenta alors de le calmer et de lui faire entendre raison.

– Mon petit Savinien, soyez raisonnable. Si tous les personnages de fiction investissent la bibliothèque, où allons-nous ? Allez, pour le bien de la littérature française, regagnez votre livre…. Je suis sûre que derrière cet air bravache et ces vociférations perpétuelles se cache un être plein de bon sens, un petit cœur sensible et délicat comme une violette. Alors que décidez-vous ?

Cyrano retira son chapeau à plumet et se gratta l’os occipital. Il ouvrait la bouche pour donner sa réponse quand on entendit une voix plaintive provenant de l’extrémité de « l’espace documentaire ».
– Môssieur de Bergerac peut bien se plaindre ! Que devrais-je dire ? Si je n’avais pas existé, les bibliothèques n’existeraient pas non plus. Et dire qu’on m’a classé dans le rayon  » 000 : Généralités « . Quelle honte !

Garance déglutit avec difficulté. Ciel ! Les documentaires se répartissaient en neuf grands secteurs, couvrant chacun un domaine du savoir. Si chaque rayonnage déléguait un représentant pour exprimer ses doléances, la révolution n’était pas loin. Toutefois, elle avait suivi, peu de temps auparavant, un stage du CNFPT : « comment gérer les conflits au sein d’une équipe ». Elle prit donc une grande inspiration et demanda d’un air aussi détaché que possible :

– A qui ai-je l’honneur ?
– Johannes Gensfleisch
– ?…
– Mon Dieu, quelle inculture ! Je suis également connu sous le nom de Gutenberg.
– Quel honneur de vous rencontrer !. Il est vrai que, sans votre invention, nous en serions encore aux parchemins et aux ateliers de copistes. Grâces vous soient rendues. Quant au fait que vous soyez classé à la cote « 034 GUT », je n’y peux rien. C’est Melvil Dewey, un bibliothécaire américain du siècle dernier, qui décida de la classification des connaissances.
-Vouloir classer tous les savoirs du monde, quel orgueil ! marmonna le petit homme en retournant dans son livre.

– Ma che faccio con questi mattachioni ?
– Plaît-il ? demanda Garance
– Giordano Bruno, du rayon philosophie, 195 BRU.
– Ah, je pensais que vous étiez footballeur… Dites-moi ce qui ne va pas ?
– Il faut vraiment tout vous dire ? Vous ne voyez pas à côté de qui je suis : des philosophes médiatiques, des psychanalystes de télévision. Quelle est leur seule hantise dans la vie : rater leur plan média ou rater leur brushing ! Moi, j’ai payé de ma vie mes idées !
– Oui, je sais. Vous avez péri en place publique à Rome en l’an 1600, brûlé par les flammes de l’Inquisition. Il faut dire que pour un ancien moine dominicain vous souteniez des idées très en avance sur votre temps : c’était extrêmement risqué…
– Ça oui ! Soutenir que la Terre n’était pas le centre de l’univers, ce n’était pas de tout repos mais il vaut mieux mourir debout que de vivre à genoux !

Ce n’est pas sans angoisse que Garance tourna son regard vers le rayon suivant, le « 200 », celui des religions. Elle imaginait déjà des querelles théologiques sans fin. Mais, par un hasard extraordinaire, cette journée se trouvait être jour de fête dans les principales religions. Ainsi, les dignes représentants des différents cultes étaient trop affairés à remplir leur office pour avoir le temps de récriminer ou de se chamailler.

A peine avait-elle repris son souffle que Garance vit s’avancer vers elle un homme grand et maigre, dont la longue figure était encadrée d’imposants favoris.
Ce visage ne m’est pas inconnu… Mais où l’ai-je déjà vu ? pensa-t-elle
– Je me présente : Jules Ferry, député, maire et ministre. En tant que défenseur de l’éducation des enfants, je m’insurge !
– Je n’en doutais pas une seconde. Que me vaut votre courroux ?
– Moi qui défends la morale républicaine bien-pensante à la cote 371.01, je supporte difficilement de côtoyer le rayon « criminalité » en 362.4.
Comme je l’ai écrit dans ma célèbre Lettre aux instituteurs : « vous n’avez qu’à enseigner rien qui ne soit familier à tous les honnêtes gens. La législation ne vous demande rien qu’on ne puisse demander à tout homme de cœur et de sens. Vous ne toucherez jamais avec trop de scrupule à cette chose délicate et sacrée, qui est la conscience de l’enfant ».
Et là, que vois-je ? : Scènes de crimes ; La guerre perdue contre la drogue ; Serial killers ; Perpétuités…Quant à ce qui passe dans l’Education Nationale, j’en suis fort surpris : A bas les élèves ! ; L’horreur pédagogique ; Violence à l’école …
– Hélas, Monsieur Ferry, les jeunes et la société ont bien changé depuis votre époque. Et nos livres en sont le reflet …
– Eh bien, il n’y a pas de quoi se vanter ! A mon époque… Le reste se perdit dans l’espace, quand il tourna les talons, l’air péremptoire.

– But where are we ? In a library ?
– Ich kann nicht glauben dass niemand uns versteht !
– Eu nao entendo nada. Alguem pode me ajudar ?
– Ada’tat areeki. Hal beembanek mesa’adah ?
– Sumimasen wakarimasen. Doshiyo ?
Garance fronça les sourcils : même avec la meilleure volonté du monde, elle ne pouvait comprendre le moindre mot qui émanait du rayon 400, celui des langues étrangères. A moins de trouver un traducteur émérite, leurs revendications resteraient lettre morte…

Elle sourit : vu de l’extérieur, la vie des bibliothèques paraissait à tous calme et lisse. O combien les apparences pouvaient être trompeuses… D’ailleurs un petit groupe bien agité s’avançait vers elle.
Tiens, voilà un groupe de jeunes. Et dire que je n’ai pas encore eu mon stage sur l’accueil des publics difficiles en bibliothèque…soupira-t-elle

– Ouais, nous, on nous appelle le clan des 500. On est les meilleurs. Normal : on est des scientifiques. Mais évidemment, vous, les bibliothécaires, vous êtes des littéraires, alors vous ne nous mettez pas en valeur. Il va falloir que ça change, sinon ça va bastonner grave !
– Mais quelle teigne vous faites, monsieur… Monsieur ?
– Isaac Newton. Je n’ai jamais été réputé pour mon bon caractère, déjà de mon vivant. Ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer ! Alors total respect pour tous les génies et tous les prix Nobel qui se trouvent sur ces rayonnages : Albert (Einstein), Nicolas (Copernic), Charles (Darwin), Johannes (Kepler), Carl…
– Karl… Lagerfeld ?
– Mais non Carl von Linné !!!

Soudain elle entendit des gloussements provenant d’un rayonnage plus éloigné…
Non mais tu les as entendus, Pablo ? Des génies, eux ? On se pince !
– T’as raison, Michelangelo : ils s’y croient. Ils ont passé leur vie dans des bureaux sombres et poussiéreux à essayer de résoudre des formules que personne ne comprend.

– Nous, les artistes du rayon 700, au contraire, nous avons œuvré pour offrir la beauté aux yeux de tous.
– Bien dit, Léonardo !
– Merci Rafaello.

De quoi, de quoi ? T’as entendu ça Albert ? La bande du quartier 700 se moque de nous. Viens, on va aller leur régler leur compte !
– Désolé Isaac : je ne peux pas venir t’aider, je suis pacifiste. Mais je suis avec toi de tout cœur…

Exerçant son droit de retrait, Garance battit prudemment en retraite : si ces coqs avaient décidé de se voler dans les plumes, rien ne pourrait les en empêcher. Revenant sur ses pas, elle buta sur un homme de haute stature dont la silhouette disparaissait sous un long manteau de toile brune.

– Comme d’habitude, nous avons été oubliés !
– A qui ai-je l’honneur ?
– Je me nomme Villard de Honnecourt.

(Garance cacha soigneusement sa déception. Un court instant elle avait cru avoir affaire à Sean Connery, venu tourner une suite du Nom de la Rose).
Ah, je vois que mon nom vous est inconnu. Je représente le rayon des 600, celui des artisans, des travailleurs manuels. Comme par hasard, nos noms ne sont pas connus. Moi, Madame, j’ai été un maître d’œuvre réputé. J’ai tracé les croquis de bien des cathédrales. J’étais fier d’appartenir à ce flamboyant 12e siècle ! Et qu’est-ce que j’apprends aujourd’hui ? Médiéval est synonyme d’obscur et de rustre ? Et les métiers manuels sont dévalorisés ? tempêta l’homme
– Mais… commença Garance
– Puisque vous êtes si douée mademoiselle l’intellectuelle, essayez donc de dresser les plans d’une cathédrale ! Relevant le capuchon de son manteau sur sa tête, le bouillonnant Compagnon mit fin à la discussion.

La bibliothécaire se laissa choir sur une chaise qui se trouvait opportunément dans le rayon des 900. Ce dernier regroupait toute l’histoire et la géographie : elle ne supporterait pas d’autres revendications, elle le savait. Soudain, deux personnes s’approchèrent d’elles. A bien y regarder, rien ne les différenciait, si ce n’est leur habillement.

Ils entonnèrent un petit duo :

Bonjour, c’est moi l’Histoire
Bonjour, c’est moi la Géo
On est juste venu vous voir
Pour vous dire : bon boulot !
Quel bonheur d’avoir une bibliothèque
On peut tout savoir : de la préhistoire à nos jours
Et de tous les pays, on peut faire le tour
Pour tout connaître, c’est vraiment impec !

Mademoiselle Garance entonna alors un dernier couplet :

Vous tous mes amis
Qui vous trouvez réunis ici
Vous êtes un peu de mon savoir
Vous êtes un peu de mon histoire
Je vous aime chacun pour ce que vous êtes
Ne vous fâchez pas, ça serait trop bête
Je vous mets en valeur chacun à votre tour
Alors respectez-moi en retour
Partage ce que tu connais
Découvre ce que tu ignores
De la bibliothécaire-née
C’est la règle d’or.

Le lourd rideau rouge tomba alors sur la scène, sous un tonnerre d’applaudissement. Le personnel municipal, requis pour le spectacle de fin d’année au Centre Culturel, n’avait donc pas démérité…
Fonctionnaire territorial : plus qu’un métier, un sacerdoce !


A propos de Christine Perrichon

Les autres... Mes copains d'école... Eux, ils jouaient aux pompiers, à l'école, au docteur... Moi ? A la bibliothécaire : j'avais même fait des fiches dans mes livres pour pouvoir les prêter... Ajoutez à ça d'avoir été pendant longtemps l'une des plus jeunes lectrices de la bibliothèque d'O. Et, chaque mercredi : " Quel est ton numéro de carte ? - 2552 - Mais non, tu te trompes, tu es trop petite pour avoir ce numéro là (les enfants de mon âge avaient un numéro supérieur à 4000)" Et puis, on ne pouvait emprunter des romans que si on empruntait des documentaires... C'est comme ça que j'ai lu toutes les biographies des peintres, musiciens, sculpteurs et même aviateurs ou chercheurs... Au moins, ça me racontait la vie ! Et je me disais : " Si j'étais bibliothécaire... je laisserais les enfants choisir ce qu'ils veulent lire..." Alors, quelques années plus tard, face au grand saut dans la vie professionnelle, comme une évidence : je serai BIBLIOTHECAIRE !!! Et depuis plus de 20 ans, de bibliothèques municipales en bibliothèques départementales, mon enthousiasme est intact : - Quand les cartons de livres commandés arrivent, c'est chaque fois un peu noël... - Quand je peux échanger sur les livres ou les CD que je viens de découvrir, c'est chaque fois un moment de bonheur... - Quand les outils numériques viennent bouleverser nos pratiques, c'est la plongée excitante vers l'inconnu... Une nouvelle aventure s'ouvre maintenant ! Chermedia, notre plateforme d'échanges et de partages

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